Cela faisait plusieurs années que je n'étais pas revenu à Berlin. Combien exactement ? Je ne voulais pas compter. Bien plus de dix en tout cas...

Je ne suis pas arrivé par Tempelhof comme lors de ma toute première venue – l'aéroport avait fermé depuis bon nombre d’années ; j’apprendrai au cours de mon séjour que les pistes d’atterrissage avaient échappé à la voracité des promoteurs grâce à la mobilisation des habitants du quartier – mais à Tegel, aéroport désormais en sursis, à taille humaine, au Nord-Ouest du centre, pratiquement dans la ville, et idéalement bien situé pour moi puisque je devais loger pendant ce séjour dans un appartement prêté par une amie à l'extrêmité Ouest de Prenzlauer Berg, dans le tout dernier immeuble de la Kopenhagener Strasse. Après lui, le néant.

Je suis descendu à Gesundbrunnen et j’ai fait un léger détour pour rejoindre ma rue. Je tenais à passer par la Behmstrasse, gravir le pont, le Behmbrücke – détruit pendant la guerre et jamais reconstruit pendant tout le temps de la guerre froide jusqu’à la réunification –, puis emprunter le Schwedter Steg, la nouvelle passerelle piétonne construite dans le prologement de la Schwedter Strasse, laquelle longe la Falkplatz puis traverse le Mauerpark, laissant le Friedrich-Ludwig-Jahn Sportpark sur sa gauche. Cette nouvelle passerelle enjambe désormais ce terrain immense qui sépare la partie Nord de la partie Sud de Prenzlauer Berg, où passent un grand nombre de lignes de S-Bahn qui forment à cet endroit un nœud important et véritablement impressionnant, certaines d'entre elles empruntant la direction du Nord, d'autres poursuivant leur direction dans le sens Est-Ouest. Autrefois, à cet endroit, passait le mur. Sur ces rails circulent désormais, en plus des S-Bahn qui ont recouvré la continuité perdue pendant de si nombreuses années, des trains de grande ligne, des ICE notamment, qui partent de la toute nouvelle gare centrale de Berlin, la Nordbahnhof. En remontant la Behmstrasse, je laissais sur ma droite le Swinemünder Brücke et sa belle silhouette d’acier. Alors que j’amorçais l’ascension du Behmbrücke, je devinais au Nord les lignes du Bösebrücke de la Bornholmer Strasse. Puis, j’aperçus les deux arches du Schwedter Steg.

Lorsque j’avais quitté la ville, le pont de la Behmstrasse était encore en reconstruction, qui n’en finissait plus d’ailleurs. Les voitures ne l’empruntaient pas encore et seuls les piétons pouvaient passer de Weddings à Prenzlauer Berg par cet endroit. C’était encore un cul de sac donnant sur un Niemandsland, comme il en a existé de nombreux à Berlin à la suite de la construction du mur et pendant les quelques temps qui ont suivi sa disparition. Le mur était là, les voies du S-Bahn ne passaient plus, s’arrêtant net à cet endroit. Quand la construction du pont de la Behmstrasse fut achevée, le Schwedter Steg a été construit. J’avais quitté la ville plus de dix ans après la chute du mur et la réunification, nach die Wende comme disent les Allemands, et malgré tous les projets de réappropriation de l’espace et de recréation de la continuité urbaine qui avaient suivi la destruction du mur, la ville avait continué d’évoluer en profondeur après mon départ.

C’était donc la première fois que j’allais rejoindre le Mauerpark en empruntant le Schwedter Steg. Bien qu’ayant habité de nombreuses années à Berlin, l’endroit avait conservé son caractère totalement improbable pour un Parisien comme moi. Je sentais mon coeur battre à mesure que j’avançais, un peu chancelant, sur cette nouvelle passerelle. Après l'avoir traversée, j’arrivais au bout de la Kopenhagener Strasse. La Fernsehturm se dressait fièrement devant moi au fond du Mauerpark. J’étais revenu sur mes pas, ceux d'il y a plus de dix ans, lorsque je vivais à Berlin et pensais que je ne quitterais jamais cette ville.
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