J'ai adopté dans ce travail une démarche assez stricte reposant sur deux principes intimement liés:
1) photographier en marchant, sans m'arrêter ; autrement dit, déclencher uniquement en mouvement et ne jamais m'arrêter pour photographier (et encore moins faire le guet ou me mettre en embuscade, etc.) ;
2) photographier uniquement lors de mes déplacements dans la ville ; ne pas sortir (me balader, faire un tour, arpenter la ville, etc.) pour photographier, mais photographier seulement lorsque j'étais amené à me déplacer dans la ville pour des raisons strictement utilitaires, contraint comme la plupart des citadins par des contingences temporelles (être dans les temps, arriver à l'heure, etc.), d'où la nécessité de marcher et de ne pas s'arrêter ; on trouve ici la justification du premier principe.

L'idée sous-jacente à cette démarche était de ne pas dépareiller dans la masse des citadins qui parcourent et arpentent la ville (combien de pas foulent le sol de Paris chaque jour ?), prise dans sa fonction de support d'une translation d'un point à un autre, de rester ancré en totalité dans le rôle proprement utilitaire de la ville dans nos vies et de ne surtout pas s'enliser dans l'ornière de la "flânerie" ou de la "déambulation" urbaine. Il s'agissait donc de ne pas sortir de mon rôle de citadin ordinaire et de me placer au même niveau que la masse qui marche dans la ville pour la raison triviale qu'elle a besoin de se déplacer.

Aucune volonté documentaire dans cette série, aucune démarche visant à rendre compte de ce qui a pu être vu ou constaté, aucun point de vue extérieur sur un environnement donné qui aurait été préalablement et mûrement choisi par le photographe comme terrain d'observation ou terrain de jeu (ou d'aventure).

Ces images ne sont rien de plus que de simples (et bêtes ai-je envie d'écrire) témoignages de la rencontre entre deux citadins là où ils se rencontrent le plus souvent sans jamais (sauf chocs involontaires et les drames qu'ils sont susceptibles d'entraîner) en avoir parfaitement conscience : la rue.

Mais comme dans toute image et plus généralement toute représentation, on ne s'abstrait pas de la nécessité d'un point de vue ; et, dès lors que le preneur d'image est partie prenante de la rencontre (on pourrait parler d'infra-rencontres pour designer ces simples croisements indolores répétés à l'infini des citadins marcheurs en milieu urbain), c'est ici nécessairement le sien qui s'impose. De la rencontre on ne voit donc qu'un seul des deux protagonistes. En cela, le résultat produit continue, en tout cas formellement, de relever du genre de la photographie de rue.

Quant au titre, qui peut paraître assez présomptueux, il ne renvoie pas au résultat obtenu dans lequel le flou aurait été parfaitement géré par le photographe (car dans ce cas, de quel flou parle-t-on ?) qu'à la nécessité de le gérer tant bien que mal "en continu" (lorsqu'on se déplace rapidement les conditions de luminosité changent rapidement) en modifiant les réglages de son appareil sans jamais s'arrêter de marcher (un réglage de l'ouverture et de la vitesse strictement manuel s'imposant ici afin d'éviter la latence au déclenchement en mode automatique ; quant à la mise au point elle ne pouvait être que manuelle compte tenu du type d'appareil utilisé). Autant dire que même si toutes les photos ont été cadrées (viseur à l'oeil) la part d'aléatoire était ici importante en raison notamment de la vitesse à laquelle les croisements se produisaient, le rythme parisien étant assez élevé et énergique, et de la distance séparant les deux passants au moment du croisement, paramètre sur lequel j'ai vite compris que je n'avais pas entièrement prise (puisque il y a bien deux protagonistes indépendants dans cette affaire).

Le flou dont il est ici question, c'est donc avant tout le flou du mouvement, celui dit du "bougé", qui transparaît de manière plus ou moins prononcé sur les photographies, certaines étant totalement illisibles, ne laissant voir qu'une trace évanescente. Que s'est-il passé ? Qui est passé là ? Qui ai-je croisé ce jour-là à ce moment-là ? Dans ce cas, aucun souvenir possible.

On retrouve ici le trouble qu'on a tous connu devant une photographie qui montre de manière incontestable que ce jour-là on était bien là. Mais s'en souvient-on vraiment ? Et finalement de quoi se souvient-on ? Du moment ou de ce que la photographie nous dit de ce moment ?

Je ne me souviens pas des gens que j'ai croisés lors de mes innombrables déplacements dans la ville durant l'année 2012. Si je crois me souvenir de certains d'entre eux aujourd'hui, c'est uniquement à travers la trace photographique laissée par ces infra-rencontres en milieu urbain.
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